L’investissement record d’Iberdrola prouve que l’électrification ne suffit pas
Iberdrola accélère la transition énergétique, mais son investissement de 10,1 milliards d’euros doit encore prouver que réseaux et renouvelables peuvent créer des rendements durables.
Photo : Chris Morgan / Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0)
Une hausse de 10 % des bénéfices, c’est impressionnant. Un programme d’investissement de 10,1 milliards d’euros est plus révélateur. Les derniers chiffres d’Iberdrola montrent que l’électrification de l’Europe ne manque plus de capitaux; la question la plus difficile est de savoir si ces capitaux peuvent générer un rendement suffisant pour les actionnaires.
Le groupe énergétique espagnol a annoncé un bénéfice net de 5,816 milliards d’euros au cours des neuf premiers mois de 2026, tandis que ses investissements cumulés ont atteint 10,087 milliards d’euros. Iberdrola indique que la croissance a été tirée par son activité de réseaux dans toutes les zones géographiques, selon sa présentation des résultats à neuf mois. Sa page destinée aux investisseurs fait également état d’un EBITDA ajusté de 11,89 milliards d’euros sur la période.
Cette combinaison est encourageante, mais elle ne prouve pas que chaque euro investi dans la transition énergétique génère des rendements attractifs. À nos yeux, Iberdrola n’est désormais plus un simple pari sur la production d’énergies renouvelables: c’est un test de discipline dans l’allocation du capital, dans un secteur où infrastructures, réglementation et prix de marché évoluent dans des directions différentes.
La véritable réussite consiste à orienter la croissance vers les réseaux
Le détail le plus important de ces chiffres n’est pas le pourcentage de hausse des bénéfices. C’est l’origine de cette croissance. Les réseaux sont généralement plus prévisibles que la production d’électricité exposée au marché, car leur économie dépend de cadres réglementaires et de plans d’investissement approuvés. Si Iberdrola parvient à développer cette activité sans laisser ses coûts ou ses besoins de financement dépasser le rendement autorisé sur ses actifs, elle disposera d’une base plus durable qu’une entreprise principalement dépendante de la volatilité des prix de gros de l’électricité.
Cela ne rend pas les réseaux exempts de risques. La réglementation détermine la vitesse à laquelle les investissements peuvent être récupérés et le rendement autorisé. La pression politique peut influencer la conception de ces cadres, tandis que la hausse du coût du financement peut rendre les infrastructures à longue durée de vie moins attractives, même lorsque la demande est forte. L’actif clé n’est donc pas seulement le réseau physique. C’est aussi la crédibilité du compromis réglementaire qui le sous-tend.
Les chiffres d’Iberdrola suggèrent que ce compromis soutient actuellement la croissance. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d’établir quel rendement l’entreprise obtient sur les 10,087 milliards d’euros investis au cours de la période. C’est le chaînon manquant entre un montant d’investissement impressionnant et une thèse convaincante pour les actionnaires.
L’électrification crée de la demande, pas une rentabilité automatique
L’interprétation optimiste est facile à comprendre: davantage d’électrification nécessite davantage de réseaux, de capacités de production et d’investissements dans le système énergétique. Iberdrola se positionne là où ces dépenses se concentrent, et ses résultats montrent que sa stratégie produit déjà une croissance des bénéfices, plutôt que de se contenter de la promettre à plusieurs années de distance.
Mais la demande d’infrastructures ne signifie pas pouvoir de fixation des prix. Les projets renouvelables restent tributaires des coûts de construction, des délais de raccordement et du prix obtenu pour l’électricité. Une période de forts investissements peut même devenir problématique si les entreprises construisent agressivement avant que les rendements ne soient pleinement visibles. Le changement d’échelle aide, mais il amplifie aussi les erreurs.
C’est pourquoi la distinction entre réseaux réglementés et énergies renouvelables est importante. Les réseaux peuvent offrir une certaine visibilité, dans le cadre d’une réglementation. Les renouvelables permettent de s’exposer à long terme à une électricité plus propre, mais leurs bénéfices sont davantage exposés à la conception du marché et à la volatilité des prix de l’électricité, sauf si les revenus sont protégés par des contrats ou d’autres dispositifs. Le résultat global d’Iberdrola bénéficie de la présence de ces deux activités, mais cette combinaison rend un chiffre isolé de valorisation ou de croissance des bénéfices moins éclairant.
Le plan de 58 milliards d’euros élève le niveau de preuve requis
Le plan stratégique d’Iberdrola prévoit d’investir 58 milliards d’euros et d’atteindre un bénéfice net de 7,6 milliards d’euros d’ici 2028, comme indiqué dans son rapport intégré de mars 2026. Il s’agit d’un cadre de croissance ambitieux, auquel les chiffres des neuf premiers mois donnent déjà une certaine crédibilité.
Il élève aussi le niveau d’exigence auquel l’entreprise doit être jugée. Les investisseurs ne doivent pas seulement se demander si les bénéfices progressent. Ils doivent vérifier si les bénéfices augmentent plus vite que la base de capital, si la génération de trésorerie suit le rythme des résultats publiés et si l’entreprise peut financer ce programme sans fragiliser son bilan ou ses distributions aux actionnaires. Ce sont des critères d’analyse, pas des prévisions, et les chiffres disponibles ne permettent pas de répondre à toutes ces questions.
Le risque est que la transition énergétique se transforme en course au volume: davantage de projets, davantage d’actifs et davantage d’EBITDA publié, mais des rendements insuffisants après prise en compte des risques de financement, de construction et de réglementation. La taille d’Iberdrola peut lui procurer des avantages en matière d’exécution et de diversification, mais elle ne peut pas abolir l’arithmétique d’un modèle fortement capitalistique.
Les taux d’intérêt et l’intervention publique décideront qui captera la valeur
La question centrale du marché n’est pas de savoir si l’Europe a besoin d’électrification. C’est une évidence, et le programme d’investissement d’Iberdrola témoigne de l’opportunité. La question est de savoir qui captera la valeur économique créée par ce besoin: les énergéticiens, les fournisseurs d’équipements, les consommateurs grâce à une baisse des coûts du système, ou les gouvernements au moyen d’une intervention accrue.
Les taux d’intérêt rendent cette répartition plus importante. Les infrastructures produisent des bénéfices sur de longues périodes; le coût du capital influe donc sur la valeur des bénéfices futurs. Des taux élevés peuvent peser sur les valorisations et rendre les projets les plus marginaux moins attractifs. Une baisse des taux aiderait, mais une entreprise a toujours besoin d’une solide rentabilité des projets; un financement moins cher ne peut pas sauver un investissement affichant de faibles rendements autorisés ou des prix de l’électricité instables.
Notre verdict est prudemment positif sur l’orientation stratégique d’Iberdrola, mais plus sceptique face à la conclusion paresseuse selon laquelle un investissement record signifie automatiquement une création de valeur record pour les actionnaires. Le groupe semble concentrer sa croissance la plus solide sur les réseaux, qui constituent probablement le volet le plus défendable de la transition énergétique. Pourtant, la preuve décisive sera le rendement du capital déployé, et non le montant déployé.
Pour les investisseurs qui analysent ce dossier, Iberdrola doit être considérée comme un test d’allocation du capital plutôt que comme une simple valeur de croissance dans les énergies propres. L’électrification peut permettre de changer d’échelle. Seuls une réglementation disciplinée, un financement raisonnable et une rentabilité durable des projets peuvent transformer cette taille en thèse d’investissement pérenne.
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